Alors que l’économie tunisienne poursuit sa quête de résilience et de transformation, une dynamique nouvelle s’installe dans la répartition des financements bancaires. Le secteur agricole, longtemps considéré comme secondaire, s’impose progressivement comme un levier stratégique, au détriment d’une industrie en perte de vitalité. Les chiffres publiés par la Banque centrale de Tunisie (BCT) dans son rapport annuel 2024 confirment cette tendance : l’agriculture et la pêche enregistrent une progression soutenue des crédits bancaires, tandis que l’industrie peine à retrouver son souffle.
Crédits agricoles en hausse : les mesures de soutien de la Banque centrale tunisienne
L’encours des crédits accordés au secteur de l’agriculture et de la pêche a atteint 4,2 milliards de dinars fin 2024, soit une hausse de 7,8 % par rapport à 2023 (3,9 milliards de dinars). Bien que ce rythme soit légèrement inférieur à celui de l’année d’avant (+9,7 %), il témoigne d’une consolidation du soutien financier au secteur primaire.
La Banque centrale de Tunisie (BCT) a récemment mis en œuvre une série de mesures ciblées visant à renforcer le financement du secteur agricole. Parmi celles-ci figure la révision des barèmes de crédits à court terme, notamment pour les filières de l’aquaculture et de la céréaliculture, afin d’adapter les conditions de financement aux réalités opérationnelles des producteurs. En parallèle, des crédits complémentaires ont été introduits pour soutenir les opérations techniques essentielles telles que le désherbage et la fertilisation, contribuant ainsi à l’amélioration des rendements. Enfin, l’État prend désormais en charge une partie des taux d’intérêt appliqués aux crédits saisonniers céréaliers, allégeant le poids financier sur les agriculteurs. Ces dispositifs traduisent une volonté politique affirmée de consolider la sécurité alimentaire nationale, de soutenir les filières stratégiques et d’accompagner activement la transition climatique du secteur agricole.
Industrie tunisienne : stagnation des crédits et recul des investissements productifs
En comparaison avec la dynamique observée dans le secteur agricole, l’industrie tunisienne affiche une progression plus modeste en matière de financement bancaire. L’encours des crédits industriels est passé de 37,31 milliards de dinars en 2023 à 38,37 milliards en 2024, soit une hausse de 2,8 %. Ce taux reste relativement faible, bien qu’en amélioration par rapport à l’année précédente, où la croissance n’avait atteint que 1,1 %. Cependant, cette évolution globale masque des disparités internes significatives. Le sous-secteur de l’industrie manufacturière, pourtant central dans la structure industrielle du pays, a enregistré une baisse de 1,7 % en 2024, après une chute encore plus marquée de 6,7 % en 2023. À l’inverse, le secteur de la construction montre une timide reprise, avec une hausse de 0,4 %, contrastant avec le recul de 5,8 % observé l’année précédente. Cette stagnation globale du financement industriel reflète les difficultés structurelles persistantes du tissu productif tunisien. Le manque d’innovation, la faible compétitivité sur les marchés internationaux et l’adaptation lente aux mutations technologiques mondiales freinent l’investissement et la transformation du secteur. Face à ces défis, l’industrie peine à retrouver son rôle moteur dans la croissance économique nationale, laissant d’avantage de place à des secteurs plus agiles et résilients comme l’agriculture.
Répartition des crédits bancaires : domination du court terme au détriment de l’investissement
La structure actuelle des crédits bancaires en Tunisie met en évidence une nette préférence pour les financements à court terme. En 2024, les crédits de courte durée ont enregistré une hausse significative de 1 796 millions de dinars, représentant désormais 61,8 % de l’encours total. À l’inverse, les crédits à moyen et long terme ont reculé de 1 238 millions de dinars, ne constituant plus que 38,2 % du portefeuille global. Ce déséquilibre reflète une stratégie défensive adoptée par de nombreuses entreprises, qui privilégient la gestion immédiate de leur trésorerie au détriment des investissements productifs et structurants. Cette orientation, bien qu’adaptée à un contexte économique incertain, limite les perspectives de transformation durable du tissu économique tunisien.
Économie tunisienne : vers une recomposition sectorielle au profit de l’agriculture
En 2024, l’encours global des crédits accordés à l’économie tunisienne a atteint 118,6 milliards de dinars, enregistrant une croissance de 2,8 % par rapport à l’année précédente. Bien que cette progression demeure modérée, elle traduit une réorientation stratégique vers des secteurs jugés plus résilients face aux incertitudes économiques, à savoir l’agriculture et les services. La répartition sectorielle des crédits professionnels confirme cette tendance. Le secteur des services reste prédominant, représentant 52,2 % de l’ensemble des crédits, malgré un ralentissement de sa dynamique : sa croissance est passée de 3,5 % en 2023 à 2,5 % en 2024. Le secteur industriel, quant à lui, regroupe 32,3 % des crédits, tandis que l’agriculture et la pêche en captent désormais 15,5 %, consolidant leur montée en puissance dans les priorités bancaires. Cependant, cette domination du tertiaire masque des fragilités internes. Des sous-secteurs comme l’hébergement, la restauration et l’administration publique ont enregistré des baisses notables de 4,5 % et 6,8 % respectivement, révélant une perte de vitesse dans certaines branches du service public et du tourisme. Cette recomposition sectorielle des flux financiers illustre une mutation silencieuse de l’économie tunisienne, où l’agriculture s’affirme progressivement comme un vecteur de stabilité et de relance.
Loi de finances 2025 : les nouvelles mesures pour stimuler l’investissement agricole
À compter de janvier 2025, la loi de finances tunisienne introduit une série de dispositifs ambitieux destinés à faciliter l’accès au financement agricole et à soutenir les acteurs du secteur. Parmi les mesures phares figure la mise en place d’une ligne de financement de 7 millions de dinars spécifiquement dédiée aux PME agricoles, afin de renforcer leur capacité d’investissement et leur compétitivité. Dans une logique d’innovation territoriale, un crédit d’exploitation de 10 millions de dinars est également prévu pour les startups rurales, encourageant ainsi l’émergence de nouveaux modèles agricoles fondés sur la technologie, la durabilité et la valeur ajoutée locale. Les éleveurs ne sont pas en reste : une subvention de 1 000 dinars par naissance de génisse est instaurée pour stimuler la reproduction bovine et soutenir les filières animales. Par ailleurs, l’État prévoit une exonération des taxes à l’importation sur les jeunes bovins jusqu’en 2028, une mesure qui vise à faciliter le renouvellement du cheptel et à réduire les coûts d’approvisionnement pour les exploitants. Enfin, face aux aléas climatiques et sanitaires de plus en plus fréquents, un fonds d’indemnisation de 10 millions de dinars est mis en place pour couvrir les pertes liées aux catastrophes agricoles, renforçant ainsi la résilience des petits producteurs. Ensemble, ces mesures traduisent une volonté politique affirmée de stimuler l’investissement dans les filières animales et végétales, tout en consolidant la sécurité alimentaire et la durabilité du modèle agricole tunisien
Transition économique : l’agriculture tunisienne au cœur du nouveau modèle de développement
La montée en puissance du secteur agricole s’explique par une série d’enjeux majeurs qui redéfinissent les priorités du pays. Parmi ces enjeux, la résilience territoriale face aux aléas climatiques apparaît comme une nécessité impérieuse, dans un contexte marqué par la variabilité des saisons, la raréfaction des ressources hydriques et la fragilisation des écosystèmes agricoles. À cela s’ajoute la quête de souveraineté alimentaire, devenue centrale dans un environnement géopolitique instable, où les chaînes d’approvisionnement mondiales sont régulièrement perturbées. La valorisation des filières locales et des savoir-faire agricoles traditionnels constitue également un levier de développement durable, permettant de renforcer les économies rurales tout en préservant le patrimoine agro-culturel tunisien. Enfin, la transition vers une agriculture climato-intelligente, intégrant innovation, adaptation et durabilité, s’impose comme une orientation incontournable pour répondre aux défis du XXIe siècle.
Cependant, malgré ces signaux encourageants, plusieurs défis structurels freinent encore l’essor du financement agricole. L’accès inégal au crédit, notamment pour les petites exploitations et les jeunes agriculteurs, limite la capacité d’investissement et d’innovation à l’échelle locale. La faible digitalisation des services bancaires en milieu rural constitue un autre obstacle, rendant les démarches administratives complexes et peu accessibles. De plus, la concentration des financements sur quelques filières dominantes souvent au détriment des cultures marginales ou des systèmes agroécologiques accentue les déséquilibres sectoriels. Enfin, le risque de non-remboursement, estimé à 16,8 % de créances impayées en 2024, pèse sur la confiance des institutions financières et freine l’élargissement des dispositifs de crédit.
Pour surmonter ces obstacles, plusieurs pistes sont envisagées : la mise en place de fonds de garantie pour sécuriser les prêts, le développement de crédits verts orientés vers les pratiques durables, et l’activation de mécanismes de financement participatif permettant d’impliquer les communautés locales et les investisseurs citoyens. Ces leviers pourraient non seulement élargir l’accès au crédit, mais aussi stimuler l’innovation, renforcer l’inclusion financière et accélérer la transformation du modèle agricole tunisien.
Croissance attendue en 2025 : un rebond de la valeur ajoutée agricole
Les dernières prévisions de la Banque centrale de Tunisie (BCT) viennent confirmer la dynamique positive enclenchée autour du secteur agricole. Après une année 2023 marquée par une contraction de -16,3 % de sa valeur ajoutée, principalement due aux aléas climatiques et à la baisse de production dans plusieurs filières stratégiques, l’agriculture tunisienne devrait enregistrer une croissance de +5,1 % en 2025. Il est essentiel ici de distinguer la valeur ajoutée agricole indicateur macroéconomique mesurant la contribution réelle du secteur au produit intérieur brut (PIB) des flux financiers tels que les crédits bancaires, qui peuvent progresser même en période de sous-performance productive.
Conclusion : pourquoi l’agriculture devient un pilier économique en Tunisie
Le double signal envoyé par la BCT réallocation des financements et prévision de croissance confirme que l’agriculture tunisienne n’est plus un secteur d’appoint, mais un levier central de développement. À l’heure où les enjeux climatiques, alimentaires et sociaux convergent, le soutien bancaire à l’agriculture devient un indicateur stratégique de la transformation économique du pays. Pour les acteurs du secteur, cette dynamique ouvre des perspectives nouvelles : structuration des filières, montée en gamme des productions, et renforcement du rôle des territoires agricoles dans la relance nationale.
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