jeudi 12 février 2026
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La tomate tunisienne à l’épreuve du Mildiou, retour sur la saison particulière de 2025: Interview avec Sofiene BOUASSIDA

Ingénieur agronome et spécialiste en protection des plantes,  qui analyse la crise de 2025 et les solutions pour renforcer la résilience de la tomate tunisienne.

La tomate n’est pas qu’un fruit rouge sur nos tables : en Tunisie, elle incarne une filière stratégique, moteur économique et social, mobilisant des milliers d’ouvriers et d’agriculteurs, et alimentant à la fois le marché frais et l’industrie de transformation. Mais en 2025, ce pilier agricole a été frappé de plein fouet par une crise sanitaire sans précédent. Le mildiou, accompagné d’autres maladies et ravageurs, a ravagé les cultures dans le Cap Bon, réduisant drastiquement les rendements et compromettant la qualité des récoltes. Face à cette situation alarmante, nous avons rencontré un conseiller agricole reconnu pour son expertise et sa vision stratégique. À travers son analyse, il nous éclaire sur les causes de cette épidémie, ses impacts économiques et sociaux, et les pistes de solutions pour renforcer la résilience de la filière.

En quoi la filière de tomate représente-t-elle un enjeu stratégique majeur pour la Tunisie ?

La tomate est bien plus qu’une simple culture maraîchère : elle constitue un véritable pilier de l’économie nationale. Elle mobilise des milliers d’ouvriers dans les usines de transformation, ainsi qu’un grand nombre d’agriculteurs sur le terrain, et alimente à la fois le marché local et l’industrie agroalimentaire. Son rôle est donc central dans les chaînes de valeur locales et nationales. Mais cette importance s’accompagne d’une fragilité : la tomate est particulièrement vulnérable aux maladies virales, fongiques et aux ravageurs, ce qui expose la filière à des crises sanitaires récurrentes. « C’est cette combinaison entre poids économique et vulnérabilité biologique qui en fait une culture stratégique, nécessitant une vigilance constante et des stratégies de protection adaptées. »

Que s’est-il réellement passé en 2025 dans la région du Cap Bon, et pourquoi cette crise a-t-elle marqué les esprits ?

L’année 2025 restera gravée comme une saison difficile pour la filière tomate. Le mildiou a frappé avec une intensité exceptionnelle, touchant  les zones d’Elmida, Korba et, dans une moindre mesure, Manzel Temime. Ce qui est marquant, c’est que le climat spécifique du Cap Bon, habituellement un atout pour des rendements élevés de 60 à 75 tonnes par hectare, s’est transformé en facteur aggravant. Les récoltes ont chuté à environ 40 tonnes par hectare, et certaines parcelles ont même subi des pertes totales. Mais au-delà des volumes, c’est la qualité des fruits qui a été compromise : tomates invendables, aussi bien pour l’industrie que pour le marché frais. Cette crise a révélé la vulnérabilité de la filière et mis en lumière la nécessité d’une vigilance accrue et de stratégies de protection adaptées.

Attaques mildiou premier stade ( Photos prises par M.Bouassida)

 

attaque totale de la parcelle ( Photos prises par M.Bouassida)

 

 

Pouvez-vous nous expliquer la nature du mildiou et le cycle de développement de cette maladie redoutée ?

Le mildiou est causé par Phytophthora infestans, un oomycète (pseudo-champignon) considéré comme l’un des agents pathogènes les plus destructeurs des cultures de tomate et de pomme de terre. Son développement est étroitement lié aux conditions climatiques en particulier  une humidité relative élevée (supérieure à 90 %) et à des températures modérées comprises entre 15 et 22 °C. Dans ces conditions, le pathogène produit des sporanges qui libèrent des spores capables de contaminer rapidement les feuilles et les tiges. Après dépôt sur des organes mouillés par la pluie, la rosée ou une irrigation excessive, ces spores germent et pénètrent dans la plante, principalement par les stomates. La maladie évolue ensuite silencieusement avant l’apparition des premiers symptômes. Chaque lésion peut produire de nouvelles spores, disséminées par le vent, la pluie ou les activités humaines, ce qui explique la propagation très rapide du mildiou en période favorable. Ainsi, lorsque l’hôte sensible, la présence de spores et un climat humide sont réunis, une épidémie peut se développer en très peu de temps.  À l’inverse, des températures supérieures à 30 °C ou inférieures à 12 °C peuvent bloquer ou ralentir son développement

Apparition du duvet blanchâtre ( Photos prise par M.Bouassida)

Quels facteurs ont aggravé la situation en 2025 et favorisé une propagation aussi sévère du mildiou dans le Cap Bon ?

Plusieurs éléments agronomiques et climatiques ont amplifié la gravité de l’épidémie. D’abord, le non-respect des densités de plantation : certaines parcelles ont atteint 50 000 plants par hectare, alors que les références techniques recommandent de ne pas dépasser 35 000 à 40 000. Cette surdensité entraîne une fermeture du couvert végétal et la création d’un microclimat humide sous les plants, idéal pour le développement du mildiou. Ensuite, l’usage excessif d’engrais azotés, notamment l’ammonitre, a stimulé une vigueur végétative excessive, créant des conditions indirectes favorables à la maladie. À cela s’ajoutent des systèmes d’irrigation défectueux, avec des fuites qui augmentent l’humidité au sol et dans l’air.

Ces pratiques culturales se sont combinées à des conditions climatiques particulièrement propices : des pluies récurrentes, une humidité relative élevée et des températures modérées comprises entre 18 et 25 °C, soit la fourchette idéale pour la germination et la propagation de Phytophthora infestans. Dans ce contexte, les spores présentes dans l’environnement ont trouvé des hôtes sensibles et des conditions favorables, réunissant les trois facteurs déclenchants du cycle infectieux (hôte, spores, climat). Résultat : une dissémination rapide et massive, avec des dégâts visibles et des pertes totales dans certaines zones.

Eau stagnante ( pluie et mauvais drainage ) photo prise par M.Bouassida

Quelles stratégies de lutte recommandez-vous face au mildiou de la tomate ?

La lutte contre le mildiou repose avant tout sur la vigilance : un suivi régulier et une observation attentive des parcelles sont essentiels pour diagnostiquer la maladie au bon moment. L’objectif n’est pas d’éradiquer totalement Phytophthora infestans, mais de limiter son développement jusqu’à la fin des conditions climatiques favorables (températures comprises entre 15 et 22 C et humidité élevée.)

Les stratégies de lutte combinent plusieurs approches :

  • Produits de contact : à base de cuivre (hydroxyde ou oxychlorure de cuivre), qui restent à la surface des organes végétaux et empêchent la germination des spores. Leur rôle est essentiellement préventif.  Aussi il y a le Métirame et Chlorthalonile
  • Produits translaminaires : capables de pénétrer partiellement dans les tissus foliaires, ils offrent une protection préventive et une faible action curative.( une action curative limité au debut d’attaque)  à titre d’exemple Cymoxanil , Diméthomorphe  et Mandipropamid
  • Produits systémiques : circulant dans la plante de manière ascendante ou descendante, ils agissent directement sur les cellules infectées et permettent de protéger les tissus nouvellement formés par exemple Propamocarb, Fosetyl-al et Metalaxyl

Il est crucial de respecter les délais entre traitements (7 à 10 jours) et de pratiquer une rotation des matières actives. Certaines sont dites « multisites » (agissant sur plusieurs cibles biologiques), tandis que d’autres sont « spécifiques » (ciblant un site précis). L’alternance est indispensable pour éviter l’apparition de résistances. Au-delà des produits, des mesures agronomiques renforcent l’efficacité de la lutte : respecter les densités de plantation pour éviter la création de microclimats favorables, assurer une bonne aération des parcelles, limiter les excès d’azote et maintenir des systèmes d’irrigation efficaces sans fuites.

Quelles sont, selon vous, les principales limites auxquelles les agriculteurs tunisiens font face aujourd’hui dans la lutte contre le mildiou ?

La difficulté majeure réside dans l’adaptation au nouveau contexte. Le climat évolue rapidement, avec des épisodes de pluies récurrentes, une humidité élevée et des températures modérées  qui constituent des conditions idéales pour le développement du mildiou. Parallèlement, le marché agricole est devenu plus exigeant et plus compétitif, ce qui impose aux producteurs de concilier productivité et qualité. Or, beaucoup d’agriculteurs continuent de s’appuyer principalement sur l’expérience traditionnelle, sans intégrer suffisamment les avancées scientifiques et les recommandations techniques.

Ils ont besoin d’un accompagnement renforcé : sensibilisation aux bonnes pratiques culturales (densité de plantation, gestion de l’irrigation, fertilisation raisonnée), formation sur la rotation des matières actives pour éviter les résistances, et appui financier pour accéder aux produits phytosanitaires modernes. Les solutions existent, les fournisseurs suivent les évolutions et proposent de nouvelles molécules, mais leur coût devient de plus en plus difficile à supporter pour les producteurs. En somme, la limite n’est pas seulement technique, elle est aussi économique et organisationnelle : sans conscience du changement climatique, sans intégration de la science et sans soutien institutionnel, la filière tomate reste vulnérable face à des maladies aussi agressives que le mildiou.

Mot de la fin

La crise du mildiou en 2025 a été un choc pour la filière tomate tunisienne, révélant sa vulnérabilité mais aussi son importance stratégique. Comme l’a rappelé notre conseiller, la lutte ne peut se réduire aux traitements chimiques : elle exige une approche intégrée, mêlant rigueur agronomique, observation régulière, rotation des matières actives et pratiques culturales adaptées. Mais au-delà de la technique, c’est une prise de conscience collective qui s’impose. Le climat change, le marché évolue, et les agriculteurs doivent conjuguer savoir empirique et science moderne pour protéger ce pilier économique et social.

Le mot de la fin est clair : sauver la tomate tunisienne, c’est investir dans l’avenir de l’agriculture nationale. Cela passe par l’expérience, l’innovation et un accompagnement solide des producteurs.

 

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