Les semis de la campagne 2026-2027 sont en cours dans les zones céréalières du Nord et du Centre. Une autre voie que le labour existe : semer directement dans les chaumes, sans travail du sol. C’est le semis direct, pilier de l’agriculture de conservation. Un essai de douze campagnes au Kef, publié en 2025, mesure ce qu’il change pour le blé dur : ni miracle, ni impasse.
Douze campagnes de blé dur à Boulifa (Le Kef)
L’essai a été conduit à Boulifa, dans le gouvernorat du Kef, à 518 m d’altitude, sur un sol argilo-limoneux (51 % d’argile, pH 8,2). La pluviométrie moyenne historique de ce site est de 451 mm par an (période 1990-2010). Les chercheurs ont comparé trois conduites de 2010-2011 à 2021-2022 : le labour conventionnel, le travail minimum et le semis direct. Le blé dur y était cultivé en rotation avec la féverole, sur des parcelles de 12 m sur 20 m répétées trois fois. Résultats : Italian Journal of Agronomy, 7 février 2025 (Cheikh M’hamed et al.).
Sur la période de l’essai, la pluie de campagne a été en moyenne de 382 mm, nettement sous la moyenne historique. Les auteurs relèvent aussi moins de pluie, plus de chaleur et davantage de jours sans pluie au fil des années.
Sur douze ans, le semis direct fait un peu mieux en moyenne
Calculé sur les douze campagnes (tableau 3 de l’article), le rendement moyen atteint environ 23 q/ha en semis direct. Il est d’environ 21,1 q/ha en labour conventionnel et de 20,3 q/ha en travail minimum.
| Campagne | Labour conventionnel (kg/ha) | Travail minimum (kg/ha) | Semis direct (kg/ha) |
|---|---|---|---|
| 2010-2011 | 4 113 | 3 171 | 3 397 |
| 2011-2012 (année humide) | 4 583 | 4 817 | 4 156 |
| 2012-2013 | 290 | 124 | 318 |
| 2013-2014 | 4 450 | 4 679 | 4 163 |
| 2014-2015 | 3 193 | 2 910 | 3 613 |
| 2015-2016 | 1 786 | 1 362 | 2 833 |
| 2016-2017 (année sèche) | 327 | 508 | 869 |
| 2017-2018 | 94 | 117 | 157 |
| 2018-2019 (année humide) | 3 217 | 2 917 | 3 063 |
| 2019-2020 (année sèche) | 575 | 463 | 1 211 |
| 2020-2021 | 1 248 | 1 622 | 1 800 |
| 2021-2022 | 1 457 | 1 675 | 1 964 |
Source : Cheikh M’hamed et al., Italian Journal of Agronomy, 2025, tableau 3. Moyennes calculées par la rédaction.
L’écart moyen reste modeste, environ 2 q/ha. L’essentiel est ailleurs : les rendements baissent dans les trois systèmes, mais pas au même rythme. Selon les auteurs, le rendement a baissé de 259 kg/ha par an en labour conventionnel, contre 170 kg/ha par an en semis direct (différence à la limite de la significativité statistique, p = 0,096). Le semis direct présente aussi la variabilité la plus faible d’une année à l’autre, donc la meilleure stabilité.
Les années sèches font la différence
L’avantage se concentre sur les plus mauvaises années. En 2016-2017, le semis direct a donné 869 kg/ha, contre 327 kg/ha après labour. En 2019-2020, une campagne à 35 % sous la moyenne de pluie, il a donné 1 211 kg/ha contre 575 kg/ha. Selon les auteurs, l’avantage du semis direct n’est statistiquement significatif que pour trois campagnes (2016-2017, 2017-2018 et 2019-2020). Lors d’autres campagnes sèches, comme 2012-2013, les trois conduites ont fait jeu égal.
« Au cours des septième et dixième années, le rendement en grain du semis direct a été plus de deux fois supérieur à celui du labour conventionnel (ratio semis direct/labour = 2,5 et 2,1 respectivement). »
Hatem Cheikh M’hamed, Mohamed Annabi (INRAT, auteur correspondant) et al., chercheurs — Italian Journal of Agronomy, 7 février 2025
À noter : d’après le tableau de l’article, le rapport de la saison 2016-2017 est plutôt de 2,7 (869 / 327). Le sens du résultat ne change pas.
L’envers de la médaille figure dans le même tableau. Lors des campagnes les plus pluvieuses (2011-2012 et 2018-2019) et lors des premières années de l’essai (2010-2011, 2013-2014), le labour conventionnel a fait jeu égal avec le semis direct, ou l’a dépassé de 150 à 700 kg/ha. L’article ne signale aucune campagne où le labour l’emporte de façon statistiquement significative. Le semis direct ne garantit donc pas un gain chaque année : il réduit surtout la casse les années très sèches. Les auteurs notent d’ailleurs que les pluies d’automne et de fin de printemps sont celles auxquelles le semis direct est le moins sensible.
Un sol plus riche en matière organique en surface
Après douze ans, la couche 0-20 cm des parcelles en semis direct contenait 12,56 g de carbone organique par kilo de sol. On en mesurait 10,09 g/kg en labour conventionnel. Les auteurs chiffrent la hausse à 24 % pour le carbone et à 34 % pour l’azote total. Plus bas que 20 cm, aucune différence significative n’apparaît. Cet effet se construit sur la durée ; alterner labour et semis direct ne donnerait sans doute pas le même bénéfice.
L’orge aussi, mais sur une seule campagne
Un second essai, publié le 31 décembre 2025 dans le Journal of Agriculture and Natural Resources (Somrani et al.), porte sur l’orge dans un site semi-aride de l’ouest tunisien, pendant la campagne 2020-2021. Il compare l’agriculture de conservation et la conduite conventionnelle sur deux variétés, la locale Ardhaoui et Manel, variété améliorée, en semis normal et tardif, en sec et avec irrigation d’appoint. L’agriculture de conservation y a augmenté le rendement en grain de 29 % et la biomasse de 26 %. L’irrigation d’appoint a accru le rendement en grain de 51 %. La variété Ardhaoui s’est montrée plus tolérante à la sécheresse et à la chaleur que Manel. Les auteurs préviennent toutefois que ces résultats reposent sur un seul site et une seule saison.
Pourquoi si peu d’exploitations ont franchi le pas
Le semis direct n’est pas nouveau en Tunisie. Une étude publiée en janvier 2023 dans Frontiers in Sustainable Food Systems (Dhehibi et al.) retrace son histoire. Les premiers essais datent des années 1970-1980, avec des semoirs importés des États-Unis. Les superficies sont passées de 27 ha en 1999 à 12 000 ha en 2010. Le dernier chiffre cité par l’étude, tiré d’une publication de 2018, fait état d’environ 14 000 ha en agriculture de conservation, conduits par plus de 200 agriculteurs avec environ 107 semoirs de semis direct. Aucune donnée nationale plus récente n’a été trouvée.
L’étude identifie deux freins principaux. Le premier est le manque de semoirs de semis direct à bas coût : il explique en grande partie le recul des surfaces observé en 2016. Un prototype local de semoir à prix réduit pour les petites exploitations a bien été conçu dans le cadre du projet CANA (2012-2016). Le second frein, jugé majeur par les auteurs, est le conflit avec l’élevage. Le semis direct demande de laisser les résidus en surface, alors que les chaumes servent traditionnellement de pâture aux troupeaux. Pour concilier les deux, les chercheurs ont mis au point un repère dit « 30:30 » : 30 animaux par hectare pendant 30 jours de pâturage des chaumes. Une étude de 2012 citée par les auteurs estime que le pâturage reste compatible avec le semis direct, à intensité légère ou modérée, tant que la couverture du sol dépasse 78 % avant l’entrée des animaux.
Ce qu’il faut retenir pour votre exploitation
- Une assurance plutôt qu’un bonus. Au Kef, le semis direct a plus que doublé le rendement du blé dur lors des deux campagnes les plus sèches (2016-2017 et 2019-2020). Les années humides, le labour a fait aussi bien, voire mieux. Le gain moyen sur douze ans est d’environ 2 q/ha.
- Un effet qui se construit dans la durée. L’écart de rendement et le gain de matière organique (+24 % de carbone sur 0-20 cm) ont été mesurés après plusieurs années de semis direct continu, en rotation avec la féverole.
- Le semoir est le premier verrou. Avant de vous lancer, renseignez-vous auprès de votre CRDA, de votre SMSA ou de l’INGC sur l’accès à un semoir de semis direct (location, prestation, aides à l’investissement).
- Organisez le pâturage des chaumes. Laisser le troupeau raser les résidus annule une partie de l’intérêt du système. Le repère issu de la recherche tunisienne est de 30 animaux par hectare pendant 30 jours, en gardant une bonne couverture du sol.
- Pour l’orge en zone semi-aride, un essai d’une campagne a donné l’avantage à la variété locale Ardhaoui face à la sécheresse et à la chaleur, et +29 % de grain en agriculture de conservation. Ce résultat reste à confirmer sur plusieurs années.
- Commencez petit. Ces essais ont été menés au Kef (sol argilo-limoneux) et dans un site semi-aride de l’ouest du pays. Tester le semis direct sur une parcelle permet de juger sur votre propre sol avant de changer toute l’exploitation.
Sources
- Cheikh M’hamed H., Rezgui M., Ferchichi N. et al. (2025), « Resilience of conservation agriculture to rainfall deficits: A long-term study on durum wheat yield in Tunisia », Italian Journal of Agronomy, vol. 20, n° 1, en ligne le 7 février 2025 (numéro du 3 mars 2025) : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1125471825000052 (notice ICARDA : https://ftp.icarda.org/node/19414)
- Dhehibi B., Fouzai A., Frija A. et al. (2023), « Assessing complementary synergies for integrated crop–livestock systems under conservation agriculture in Tunisian dryland farming systems », Frontiers in Sustainable Food Systems, vol. 6, 4 janvier 2023 (en ligne le 11 novembre 2022) : https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fsufs.2022.1022213/full
- Somrani O., Oueslati O., Bchini H. et al. (2025), « Enhancing barley resilience to thermo-hydric stress through conservation agriculture in semi-arid western Tunisia », Journal of Agriculture and Natural Resources, vol. 8 (1), p. 70-88, 31 décembre 2025 : https://nepjol.info/index.php/janr/article/view/88840

