Houda Mazhoud et Fraj Chemak, du laboratoire d’économie rurale de l’INRAT, ont publié en avril 2022 dans la revue Agriculture, avec Hatem Belhouchette et Roza Chenoune du CIHEAM-IAM de Montpellier, un modèle bio-économique du blé dur irrigué. Il couple un modèle de culture (CropSyst) à un modèle d’optimisation économique régional, calé sur une enquête auprès de 904 agriculteurs, dont 698 cultivent du blé dur irrigué.
Les chercheurs ont classé ces exploitations en trois grands systèmes : la monoculture de blé dur, les exploitations diversifiées à dominante céréalière et celles orientées vers le maraîchage. Sur dix-huit types repérés, les dix plus représentés ont été retenus pour le modèle, dont la partie économique optimise le résultat de chaque type à l’échelle régionale.
Une culture qui reste loin de son potentiel
Le point de départ est connu des céréaliers. Le rendement moyen des exploitations enquêtées atteint 3,9 t/ha ; à l’échelle nationale, il ne dépasse pas 3,6 t/ha.
« Cependant, ses performances restent faibles, avec un rendement moyen national ne dépassant pas 3,6 tonnes par hectare et une faible rentabilité. » (traduit de l’anglais)
Houda Mazhoud, Fraj Chemak (INRAT), Hatem Belhouchette, Roza Chenoune (CIHEAM-IAMM) — Agriculture (MDPI), 27 avril 2022
La marge brute de référence s’établit à 1 696 dinars par hectare. Avec un tel niveau, chaque mètre cube mal placé coûte cher.
Trop d’eau ici, pas assez là
Les exploitations enquêtées apportent en moyenne 2 179 m³ par hectare. La moyenne cache des écarts considérables : 3 407 m³/ha à Kairouan, 813 à Siliana, 618 à Jendouba. Les apports varient donc du simple au quintuple d’un gouvernorat à l’autre, avec une pluviométrie elle-même très différente entre le Centre semi-aride et le Nord-Ouest.
Le diagnostic diffère selon le type d’exploitation. Certaines sous-irriguent : le modèle leur conseille d’augmenter les doses de 25 %. D’autres sur-irriguent et gagneraient à les réduire de 36 à 42 %. Le calendrier pèse aussi : dans la situation observée, la troisième irrigation tombe début avril.
Ce que change un meilleur pilotage
Dans le scénario « contrôle de l’irrigation », les doses sont ajustées type par type et la troisième irrigation est avancée à la mi-mars. Le rendement moyen simulé monte alors à 4,97 t/ha, soit 27 % de plus que la situation observée. La productivité de l’eau passe de 0,76 à 0,97 kg de grain par mètre cube, une hausse de 29 %.
Le levier testé est donc la répartition : plus d’eau là où la culture en manque, moins là où elle est gaspillée, et au bon moment.
Une simulation, pas un essai au champ
Ces chiffres sortent d’un modèle, pas de parcelles d’essai. Ils dépendent des hypothèses de calage et des types d’exploitations retenus. Les auteurs ne s’arrêtent d’ailleurs pas à l’agronomie : ils testent aussi une hausse de 10 à 20 % du prix des céréales et concluent que le meilleur résultat vient de la combinaison des deux leviers, pilotage de l’irrigation et politique de prix, pour assurer une rentabilité minimale aux producteurs.
Pourquoi y penser dès cet hiver
L’Institut national de la météorologie prévoit pour novembre 2026 à janvier 2027 des températures supérieures aux normales et des pluies possiblement déficitaires, surtout dans le Nord et le Centre. Si la prévision se confirme, l’irrigation d’appoint du blé dur reviendra au premier plan au printemps. Ce que l’étude ne dit pas, c’est comment ces gains se traduisent en année sèche, quand l’eau des barrages et des forages devient elle-même rare.
Sources
- A Bio-Economic Model for Improving Irrigated Durum Wheat Performance and Regional Profits under Mediterranean Conditions, Mazhoud et al., INRAT / CIHEAM-IAMM, Agriculture (MDPI), 27 avril 2022
- Météo : un hiver 2026-2027 plus chaud et moins pluvieux que la normale, La Presse de Tunisie, 2 novembre 2026

